Quand vous vous êtes retrouvées toutes les deux autour de La plus précieuse des marchandises, où et comment le lien s’est-il fait ?
Janine Godinas : Le lien ? Le lien s’est fait par le biais du théâtre. 
Le lien c’est un texte et un acteur qui nous le fait entendre.
Un spectacle, c’est d’abord une voix, un ventre, un texte, tout part de là. Ensuite, on se met à plusieurs parce que le théâtre est un art collectif, même quand il s’agit d’un monologue. Et après, l’empathie se fait (ou pas). Ici, heureusement elle s’est produite (rires).
Jeanne Kacenelenbogen : Dans cette histoire, il y a un lien transgénérationnel sur lequel tout repose. Et entre Janine et moi aussi. C’est une histoire de femmes et de transmission. C’est une histoire qui s’ancre dans une époque que Janine a connue et dont je suis beaucoup plus loin. Elle a donc beaucoup à me transmettre pour incarner l’histoire de cette petite fille au milieu d’une guerre. Même si ce sont des récits qui restent intemporels. Il y a hélas, toujours, des petites filles victimes collatérales de guerres qui les dépassent.
C’est là que Jean-Claude Grumberg a été brillant en choisissant le modèle du conte qui donne à la perfection cette impression d’infini et d’éternel recommencement. Même si on sait qu’il parle de la Shoah, il réussit une mise en perspective qui relie tout le monde, parce que, au fond, toutes les petites filles sont des survivantes.
Janine : Et quelle meilleure façon de mettre en exergue à quel point tout recommence et recommence et recommence encore ! Comme si on n’apprenait jamais rien de ce qui s’était passé. On avait dit plus jamais ça, pourtant aujourd’hui, partout, on voit qu’on a toujours des murs, des barbelés, des stigmatisations… On en ajoute, même !
Jeanne : Et en plus, maintenant, avec la situation sanitaire, on fait comprendre aux gens qu’ils sont mieux chez eux, repliés sur eux-mêmes que dehors.

Vous qui vous connaissiez bien avant ce travail, comme s’est passée votre rencontre autour du texte ?
Janine : Pour moi, c’était très touchant de pouvoir travailler avec Jeanne qui est porteuse de cette histoire. Même si elle n’en est pas toujours consciente, ça se sent dans son interprétation. Alors d’accord, je sais bien qu’il ne faut pas être assassin pour jouer un assassin, mais quand on a en soi le poids de l’Histoire, ce n’est quand même pas tout à fait la même chose au niveau de la transmission. Il y a des émotions qui percolent malgré tout. Même si, je le répète, quel que soit le sujet, le travail sur le texte reste du travail sur le texte. Que ce soit Grumberg ou Labiche, le travail reste le même, il est l’essentiel. À ce niveau-là, je ne fais pas de différence entre Pécuchet et Racine. Il est aussi difficile d’être l’amant coincé dans une armoire…
Jeanne : Que la juive jetée du train… (rires).
Janine : Même si les conséquences ne sont pas tout à fait les mêmes (rires).
Jeanne : Maintenant, je vais sûrement commencer à me sentir dépositaire de cette histoire familiale. Et pourtant, je ne l’ai pas choisi. Ce projet est arrivé sans que je l’aie prévu, il n’était pas programmé dans ma tête, je suis tombée dedans presque par hasard. Si ça avait été un autre metteur en scène, je ne suis pas sûre que j’aurais pu le faire. Mais là, nous sommes au bon endroit chacune, on est en confiance et on a envie de raconter la même chose. Et je pense que c’est important que ce soit un travail de femmes alors qu’il s’agit d’un texte d’homme et que les hommes sont importants dans l’histoire. À deux, Janine et moi, on arrive à faire passer les personnages féminins et leurs histoires personnelles avant la grande et grosse guerre d’hommes. Cela étant, on a tous notre histoire juive à notre façon. Moi, c’est aussi mon histoire familiale.
Janine : J’ai vécu la guerre. On a chacun à notre façon son histoire qui s’inscrit dans l’Histoire.
Jeanne : Et la chance immense que nous permet ce texte, c’est qu’on peut travailler en toute légèreté. C’est la force de Grumberg aussi improbable que ça puisse paraître, il arrive à être dans la « joie » de la Shoah, malgré le drame, on s’amuse.
C’est un fonctionnement récurrent chez Grumberg. Quoi qu’il raconte, il parle toujours de ce sujet-là, mais avec tellement d’humour. L’humour qui sauve. C’est un homme qui a une force de dérision sur lui-même qui est impressionnante. Il a absolument conscience du poids de l’histoire, mais c’est un homme qui vit, envers et contre tout.

Propos recueillis par Deborah Danblon
Photo © Gaétan Bergez

A VOIR : La plus précieuse des marchandises du 18.01 au 26.02.22