Et alors, jouer ensemble, qu’est-ce que ça vous fait ?
Patricia Ide : Je dirais que quand on joue ensemble, l’intimité du quotidien révèle une saveur particulière dans le travail et qu’on peut l’insuffler à nos personnages.
Michel Kacenelenbogen : Et puis, c’est amusant de jouer un autre couple.
Patricia  : Surtout un couple qui n’a rien à voir avec le nôtre, qui ne nous ressemble pas.
Michel : Et heureusement ! On ne fait pas du théâtre pour jouer sa propre vie. Si c’était comme à la maison, où serait l’intérêt ?
Patricia : Leurs vies n’ont rien à voir avec les nôtres, mais on s’inspire quand même de nos émotions à nous pour construire les personnages.
Michel : Bien sûr, mais notre fonctionnement c’est tout le contraire de celui de Melissa et Andrew. Nous, on s’écrit rarement, à part des SMS quand il faut ramener du pain, mais on vit et on travaille ensemble.
Patricia : On travaille ensemble, mais en 40 ans de vie commune, on n’a pas souvent joué ensemble. Je me souviens d’un Médée au conservatoire où tu jouais déjà mon mari.
Michel : C’était un mini rôle et ce type était une nouille.
Patricia : Oui, mais tu étais mon mari ! Après, c’était dans Le moine de Lewis avec Thierry Salmon à la mise en scène, mais on n’était jamais ensemble.
Michel : C’était à l’époque de "L’Imagier Singulier". Ce travail avec Thierry Salmon a été déterminant pour nous. Il nous a beaucoup inspirés quand nous avons créé Le Public.
Patricia : Après il y a eu le B.E.F.

Le B.E.F ?
Patricia : "Le bonheur d’en face !", la série avec Annie Cordy, à la fin des années ’80 !
Michel : Et récemment, il y a eu Festen. Là, on était mariés.

Vous avez donc été mariés deux fois ?
Michel : Mais non, une seule fois.
Patricia : À la scène, Minou. À la scène, on a été mariés deux fois. Dans Médée et dans Festen. À la vie, ça tient toujours.

Et dans Love Letters alors ?
Michel : Dans Love Letters, on joue ensemble, mais on ne peut pas se regarder, c’est la mise en scène qui veut ça. Seulement, on se connait tellement qu’on sait exactement la tête que l’autre fait.

Vous qui ne jouez pas si souvent ensemble, pourquoi avoir choisi cette pièce-ci ?
Patricia : Cette pièce est jouée par une pléthore d’acteurs aux États-Unis depuis les années ’80 et depuis les années ’90 en France. Son succès ne s’est jamais démenti. Voir sur scène deux personnes qui s’aiment, mais n’arrivent pas à se retrouver touche toujours autant les spectateurs.
Michel : Et ici, après les bouleversements que nous avons tous vécus, dans la situation où nous sommes toujours, aux portes de fêter les 30 ans de notre théâtre, être tous les deux sur scène pour retrouver le public, c’est essentiel. Il faut savoir que depuis la réouverture, 30% des spectateurs ne sont pas encore revenus. Et comme on va jouer longtemps, on espère sincèrement que ce sera pour eux l’occasion de remettre les pieds au théâtre, enfin.

D’après vous, qu’est-ce qui fait que ce texte ne se démode pas ?
Michel : Cette pièce décrit un état de fait entre les hommes et les femmes qui n’a finalement pas assez changé.
Patricia : Je ne trouve pas, moi. Je pense que le propos de Love Letters présente clairement une autre époque, une autre société et un autre modèle de couple. Il montre plus d’où on vient que là où on est.
Michel : Peut-être dans nos milieux, pourtant, plein de gens en sont encore là, où y retournent. On observe la renaissance de mouvements traditionalistes. Assister à la souffrance de ces deux personnes doit nous exhorter à rester vigilants.
Patricia : Pour ça, il faut accepter de changer. Ce qu’Andrew aime en Melissa, c’est qu’elle continue à avancer malgré les coups qu’elle s’est pris. Je dirais que ces deux-là nous apprennent à nous libérer du concret.

Propos recueillis par Deborah Danblon.
Photo © Gaël Maleux.

A VOIR : Love Letters jusqu’au 31.12.2021