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Julie Mossay

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28/02/2019

Julie Mossay



C’EST LA PAUSE de midi quand la chanteuse lyrique Julie Mossay nous reçoit dans les loges du Public. Les répétitions de sa première pièce Juke-Box Opéra vont bientôt reprendre. Cet après-midi, elle chante sur les planches de la Salle des Voûtes à Bruxelles. Demain, elle auditionne sur celles de l’Opéra-Comique de Paris. Et quand le moment sera venu, il ne faudra pas manquer de retourner chanter quelques tubes au karaoké de Luigi à Liège. Julie Mossay est ainsi faite : partagée entre plusieurs mondes. Tirant des trajectoires de Whitney Houston à Maria Callas, la chanteuse lyrique se montre chanteuse avant tout. Irrésolue à choisir la voix de l’une ou l’autre, ce sera les deux. Ce sera l’éternel combat pour devenir quelqu’un et rester soi-même. Depuis qu’elle a quitté la route qui la menait à reprendre la friterie de son père pour se muer en cantatrice, Julie Mossay doit le prouver à chaque tournant. Juke-Box Opéra raconte l’histoire de cette route sinueuse et mouvementée. En toute simplicité et sans cérémonie, voici donc l’histoire de l’histoire.


Dans Juke-Box Opéra, la jeune Julie découvre le chant au karaoké. Ça s’est réellement passé comme ça pour toi ?
Pas tout à fait. À l’âge de dix ans, j’ai animé la fête d’unité des louveteaux aux Scouts et j’ai mis en scène tout le monde autour d’un karaoké pour l’occasion : France Gall, Sacré Charlemagne (rire). J’avais fait tout ça en douce, mené les répétitions, déguisé tout le monde et je me souviens que mes parents étaient assez surpris à vrai dire. Quand j’étais gosse, je m’amusais à me déguiser, je chantais tout le temps et j’ai découvert ma voix assez naturellement. J’ai d’abord commencé dans une troupe de Verviers en tant que danseuse, puis choriste et puis un jour, j’ai fait la demande et je suis devenue la soliste. On se produisait dans beaucoup de théâtres. C’est à ce moment-là que j’ai pris mon premier cours de chant et j’ai tout de suite été confrontée à l’opéra. J’ai été voir le directeur qui m’a indiqué la classe de Annie Frantz et là, j’ai découvert mon professeur : les joues roses, souriantes, la voix haut perchée, les pommettes relevées à force de chanter dans les résonateurs… Elle m’a donné un air de Mozart, le pianiste l’a joué et j’ai chanté par-dessus. C’était comme une révélation. Je suis rentrée chez moi et j’ai dit à mes parents que je voulais faire de l’opéra.

Quand on découvre le chant lyrique, on découvre en même temps l’anatomie. Y a-t-il des morphologies qui se prêtent plus que d’autres au chant lyrique ?
Il y a des types de morphologie mais je ne dirais pas qu’il y en a une idéale. Il y a une longueur et une épaisseur des cordes vocales qui est propre à chacun et ça va de soi, les femmes qui ont de longs cous ont les cordes vocales plus longues. Les basses sont en général des hommes assez forts et grands. Les ténors ont une morphologie plus trapue, plus nerveuse. Il y a également la mâchoire, la posture, … Mais on a tous des défauts. Moi, j’ai un côté droit qui n’est pas tout à fait dans l’axe par exemple. L’important est de le savoir. Il faut connaître l’appareil vocal pour savoir l’utiliser. Toucher son larynx. Apprivoiser son corps. L’idée est de préserver sa voix naturelle et faire en sorte que celle-ci se libère. Et ce, malgré toutes les tensions du corps. C’est une vraie gymnastique, le chant. Les limites sont celles qu’on se donne par l’entraînement. Les cordes vocales, ça s’assouplit. C’est un muscle qui se travaille. Au départ, je n’avais pas la tessiture que j’ai aujourd’hui. Le but est de ne jamais sentir ses limites.

Au Conservatoire, tu découvres l’agilité de ta voix. Comment se sent-on dans ces cas-là ?
C’est une sensation de grande liberté. C’est assez unique. On se sent à la fois sans limites et à la fois comme apaisée. Comme si on avait des ailes. Le mot agilité est important car cela se fait en souplesse, jamais en force.

Comment l’idée est-elle venue de faire de tout ceci un spectacle ?
Il y a un peu plus dix ans, j’ai connu une période où je me sentais décalée par rapport aux gens que je fréquentais, la jeunesse de mon âge. Le chant lyrique me paraissait naturel or ça ne l’était manifestement pas pour le reste de mes congénères. J’avais envie de leur parler, de leur partager la découverte de l’opéra, de ce style et de ce monde qui était nouveau pour moi aussi. J’avais cette idée en tête. Ce qui est drôle, c’est que tout a commencé ici au Théâtre Le Public. Je suis venue y voir La Mouette de Tchekhov et c’est là que j’ai rencontré Didier de Neck. Quand je l’ai vu sur scène, j’ai eu un flash. Il fallait absolument que je lui parle de mon projet. Mon fiancé qui jouait alors de la trompette dans la pièce m’a donné son numéro en me disant : « Tu sais qui tu t’apprêtes à appeler quand même ? » Je n’ai pas réfléchi, je l’ai appelé, il m’a dit « passe à la maison » et on a commencé à travailler ensemble. On a passé des journées entières au Conservatoire de Verviers à découvrir des airs d’opéra avec un pianiste, construire quelques personnages. On est arrivé à un certain résultat. C’était chouette mais il manquait du sens, ce qu’on voulait vraiment dire, une histoire en fait… et une écriture. Ce que ni lui ni moi n’était en mesure de faire. Les priorités et le travail ont repris le dessus et en se quittant, il m’a dit : « Julie, je crois vraiment que tu dois partir de ce que tu as vécu. »

Et puis ?
Et puis dix ans après, j’ai fait le bilan de ma carrière. Je revenais du Concours Reine Elisabeth, j’avais besoin de me poser ces fameuses questions : où j’en suis, qui je suis dans le métier, pourquoi je continue, comment je continue… La priorité est devenue celle-ci : en parler. Et accepter qu’il fallait peut-être en parler en partant de mon expérience. J’ai rencontré Axel De Booseré, le réalisateur de la pièce, tout à fait par hasard. Il est venu aider à la mise en espace d’un spectacle sur Grétry sur lequel je travaillais et j’ai bien aimé son approche. Il ne connaissait rien au chant et il avait un regard neuf sur ce que je faisais. J’ai aimé ce rapport de metteur en scène à chanteuse. On s’est revus à trois avec Didier et on a cherché ensemble quelqu’un pour l’écrire. Mais l’écrire avec moi et avec nous, de manière collective. On a rencontré Paul Pourveur et ça a très bien fonctionné.

Tu n’es pas comédienne à la base. Comment t’es-tu adaptée à la scène de théâtre ?
Disons qu’il y a une forme de théâtre à l’opéra, même si ce n’est pas du tout pareil. Il y a un code, une distance – la fosse d’orchestre, le chef d’orchestre, les moniteurs – un maintien à respecter pour projeter la voix et tellement de place prise par le chant qu’il en reste peu pour le jeu. Ceci dit, les choses changent, on est moins figés qu’avant et on se permet plus de choses. Au fond, j’ai toujours aimé ça je crois. Je me mettais en scène déjà toute petite.

Cela correspondait donc à une envie ?
J’appréhendais beaucoup également. Mais tout le travail d’écriture s’est fait avec moi, j’ai évolué en même temps que le texte et le processus s’est fait assez naturellement. Avant qu’on ne commence les répétitions, Axel m’a un jour appelée pour faire une lecture à deux. Ça s’est très bien passé. La difficulté de ce spectacle a été de ne pas y mettre trop de nostalgie, de ne pas être dans le revivre et d’avoir le recul nécessaire pour porter toutes ces choses sans se faire submerger par l’émotion. Arriver à parler des miens et pouvoir tout dire quand même tout en les respectant.

Tu as vécu deux mondes de l’intérieur : celui de l’opéra et celui du théâtre. J’imagine qu’ils ont chacun leurs codes bien différents ?
C’est sûr ! Ne serait-ce que les répétitions… Au théâtre, on passe de longues heures à discuter du propos et retourner cette chose compliquée dans tous les sens. À l’opéra, on est dans l’action et on est complètement accompagné. Si on me dit « lève le bras », je lève le bras. On m’habille, on me coiffe, on met mes chaussures. Tout est fait pour nous servir et servir le chant. Avec Juke-Box Opéra, j’ai découvert l’aspect créatif et collectif. Partir de presque rien et en faire quelque chose.

Juke-Box Opéra, c’est aussi la traversée d’un milieu social à un autre, de la friterie de ton père au public de l’opéra. Que retiens-tu de ce passage ?
Ça reste fascinant et dérangeant à la fois. Quand je suis à l’opéra, il y a quelque chose de l’ordre du conte de fées. Aujourd’hui, je sais que je ne pourrais pas le faire sans ce genre de projets à côté, qui me ramène à mes origines. Je ne pourrais pas vivre dans ce monde tout le temps. C’est vrai que c’est une sacrée traversée mais la seule motivation a toujours été la musique. C’est toujours elle qui a pris le dessus. Tout s’est fait pour que la musique se fasse. C’est à la musique que je suis attachée, pas à autre chose.


Tu as réussi à prendre tes marques ?
Je reste quand même une figure particulière dans le monde de l’opéra. Je ne suis pas le type. Aujourd’hui, je trouve ça génial. Mais je n’aurais pas pu faire ce spectacle à mes débuts. J’ai connu des répétitions à l’opéra où je ne savais pas quoi me mettre pour y aller. Je ne m’habillais pas comme je voulais. C’est un bête exemple mais il dit bien comme c’est compliqué d’être soi-même dans ce monde. Je viens de faire un opéra de Rossini à Liège. Je sentais bien que le metteur en scène n’arrivait pas à capter ma personnalité. Il se disait : « C’est quoi cette fille ? En même temps, elle fait du bon boulot… ». Je le sens et je le sais. Ce n’est pas fini. Ce n’est jamais fini. C’est un éternel combat de rester soi-même.

On t’a vraiment demandé de choisir entre la variété et l’opéra ?
Oui ! C’était même le jour de ma première audition à l’Opéra de Liège. J’ai été trouver le directeur et je lui ai dit : « J’aimerais bien auditionner pour vous. » Il m’a répondu : « Vous n’êtes pas chanteuse de variété, vous ? » Je lui ai dit : « Non, je suis chanteuse. » Ça a commencé comme ça il y a dix ans. Entre-temps, j’ai dû faire mes preuves pour y rentrer. Aujourd’hui, je dois toujours les faire. Tout le temps. Pour y rester.

Encore aujourd’hui, l’opéra semble difficile d’accès aux classes populaires. Qu’en penses-tu ?
Je pense que c’est le cas. Je pense que ce n’est plus populaire. Ça l’était beaucoup plus avant. Les théâtres étaient plus nombreux, l’opérette d’avantage présente. Aujourd’hui, il faut franchir la porte de ces grands théâtres, payer sa place extrêmement chère… Cependant, je ne crois pas qu’il y ait besoin de connaître les codes pour apprécier et être touché par l’opéra. Cela reste des voix humaines qui vibrent. On ne peut pas y être insensible. Physiquement, quelque chose vibre quand une voix lyrique résonne. Bien sûr, il faut bien choisir l’opéra quand on y va la première fois. Il y a le style, la longueur, plein de facteurs qui rendent l’entreprise compliquée. D’emblée, il y a une distance. On a l’impression de devoir faire un effort pour aller vers cette musique. Pourtant, il y a un côté enchanté et merveilleux. Je ne sais pas quelles sont les solutions. Il faut ouvrir les portes, créer des partenariats, … Il faut tout essayer pour faciliter l’accès à cette musique car on ne l’écoute pas ! Ça ne passe nulle part à la radio sauf sur Musiq3. Avant, elle était intégrée à la vie quotidienne : on chantait dans les salons, en plein air, … La démarche de Juke-Box Opéra est celle-là. C’est un équilibre sincère de chansons pop que j’aime chanter à la maison et d’opéra. Elles ont toujours fait partie de moi tout comme l’opéra fait partie de mon parcours. Mes choix sont guidés par les deux.

Comme tu le dis dans le spectacle : « Entre la douleur de Cléopâtre et celle de Whitney Houston », tu n’as donc jamais choisi ?
Jamais (rire).

As-tu connu des chefs d’orchestre aussi tyranniques que celui que tu décris dans le spectacle ?
Oui. Je l’ai vécu dès ma première expérience à l’opéra quand j’ai chanté Jenůfa de Janáček. C’était d’une grande violence. Il a arrêté tout l’orchestre pour me dire que je n’étais pas en mesure. Il me criait dessus littéralement. Moi, j’étais toute seule devant l’orchestre entier. Puis ça s’est arrêté comme c’est venu. Une fois que tu fais ton boulot, c’est de nouveau les grands sourires. Premièrement, il ne faut pas pleurer et mordre sur sa chique. Deuxièmement, il ne faut pas se braquer non plus. Le chef d’orchestre a toujours raison, c’est comme ça.

Et tes professeurs de chant ?
J’ai toujours eu des professeurs assez impressionnants. Toujours exigeants, mais jamais méchants. Tous les jours, on me forçait à me remettre en question et tous les jours, j’avais du boulot pour le lendemain. Certaines personnalités sont plus dures que d’autres et l’on est mis face à des choses qu’on a pas toujours envie d’entendre. J’ai aussi eu la chance de croiser des personnes bienveillantes qui travaillaient pour que je réussisse et que je progresse. Mais certains cours, rien ne va et on te le dit. Et la voix, c’est fragile. Si on prend quelque chose pour soi, tout l’appareil se resserre et ça se sent tout de suite. Il faut parfois simplement entendre ce qu’on te dit et s’exécuter sans réfléchir. D’une certaine manière, mes professeurs ont souvent été comme des « gourous ». C’est une relation très particulière dont on parle. Il y a une vraie proximité dans le fait de confier sa voix dans les mains du professeur. Je dois dire que j’ai toujours été bien accompagnée. Et si je sentais que cette relation devenait malsaine, j’allais voir ailleurs.

En 2008, tu fais une rencontre peu banale. On te propose de chanter pour le Roi et la Reine et tu acceptes. Comment ça s’est passé ?
J’étais sur un premier rôle à l’opéra de Metz quand mon agent m’a téléphoné pour me proposer de chanter la Brabançonne à la Fête du Roi. Je ne suis pas la première à l’interpréter. Avant moi, il y a eu Helmut Lotti, BJ Scott, etc. À priori, c’était impossible de combiner tout en même temps mais mon père a insisté. Il m’a dit : « Débrouille-toi, c’est le Roi, c’est important quand même ! » Finalement, je l’ai fait. C’était assez impressionnant. J’étais à un mètre et demi de toute la famille royale et de l’ensemble des ministres. La première chose qu’on m’a dite, c’est qu’il n’y aurait pas de piano ni d’accompagnateur sur place. Pour éviter de chanter a capella, on m’a même proposé un karaoké. Finalement, j’ai proposé à mon ami Ronald Van Spaendonck de créer quelque chose à la clarinette et on y est allés à deux. C’était évidemment un moment très patriote, y compris dans le rôle que j’incarnais. J’étais assez sereine bizarrement. C’est seulement après en regardant la vidéo que j’ai réalisé.

La scénographie de Maggy Jacot et la lumière de Gérard Maraite mettent magnifiquement en espace toutes les étapes de ce parcours grâce à un ensemble de rideaux. Comment est venue l’idée de compartimenter la scène d’une telle manière ?
La scénographe Maggy Jacot a cherché un moyen de pouvoir revenir en arrière dans le récit. La question de la chronologie s’était déjà posée dans l’écriture. On s’est rendu compte que la scénographie composée de ces rideaux permettait de mettre en espace les flashbacks. Tout ce qui se passe derrière les rideaux, à l’arrière-scène, représente donc « l’avant ». Le but était aussi de pouvoir faire cela sans trop d’effets, contrairement à l’opéra classique, afin de placer la musique en avant. Durant la création, je demandais d’ailleurs souvent des accessoires pour m’aider à jouer et j’ai dû moi-même m’habituer à quelque chose de très neutre. C’est assez déstabilisant de chanter de l’opéra dans une telle configuration : si proche des gens et sans les artifices habituels (costumes, etc.). C’est une proximité qu’il a fallu réussir à assumer. Je crois que c’est aussi ce qui donne au spectacle sa valeur.

As-tu jamais imaginé quelle serait ta vie si tu n’avais pas été chanteuse ?
Figure-toi que je me suis justement posé la question hier ! Et je ne pourrais pas y répondre. J’en ai parlé avec des collègues. Je ne sais pas du tout. Cela peut paraître prétentieux mais je ne me suis jamais levée un matin en remettant ce choix en question. Je suis tous les jours heureuse de faire mon métier et de chanter. Peu importe tout ce que cela implique : chercher constamment du travail, affronter les auditions, parfois échouer, maintenir une stricte hygiène de vie, ... Comme tout le monde, il y a des jours plus en dessous que d’autres. Mais je pense que c’est ça que je devais faire. Quand je suis sur une scène d’opéra, je me sens à ma place. Une fois qu’on a vécu ce sentiment, on s’y accroche.

Retournes-tu encore chanter dans les karaokés aujourd’hui ?
Bien sûr ! Chez Luigi à Liège. On me demande toujours mon tube : « I Will Always Love You ».

 

Interview : Marin Lambert

À VOIR EN CE MOMENT : Juke-Box Opéra de Julie Mossay et Paul Pourveur se joue au Public du 29.01 au 02.03.19. Avec : Didier de Neck et Christian Crahay (en alternance), François-Michel van der Rest et Didier Colfs (en alternance), Johan Dupont et Fabian Fiorini au piano (en alternance) et Julie Mossay. Réalisation : Axel De Booseré et Maggy Jacot.


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