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OCTOBRE 2011

ITSIK ELBAZ

Itsik Elbaz, simple acteur du monde



 

Itsik Elbaz, simple acteur du monde

 

À l’affiche de « La vie devant soi » de Romain Gary, Itsik Elbaz est Momo aux côtés de la Madame Rosa que campe Janine Godinas, qui fut son professeur à l’IAD. Rencontre de générations et histoire de transmission. Il sera aussi aux côtés de Patrick Descamps dans « Red » de John Logan. Voici le portrait d’un formidable acteur de théâtre qui est aussi acteur de la vie.

 

Le Public : Même si certains t’ont vu et applaudi la saison dernière dans « L’ombre », et peut-être aussi dans « La princesse Maleine », les spectateurs du Public ne te connaissent peut-être pas encore très bien. Peux-tu nous dire en quelques mots quel est ton parcours de vie et d’acteur ?

 

 Itsik Elbaz : Chronologiquement, je suis né en Israël en 1976 mais je n’ai presque pas habité là-bas. J’ai passé mon enfance en France, à Paris. Je suis arrivé en Belgique quand j’avais quinze ans, parce qu’on a suivi mon père qui venait ici. A ce moment-là, je n’avais aucune intention de faire du théâtre. J’ai découvert le théâtre tardivement, ado, aux alentours de 17-18 ans d'une façon on ne peut plus « cliché » , à l’école avec la pièce de fin de rétho. J’ai éprouvé une forme de joie en jouant pour la première fois. Pour moi ça a été une expérience vécue comme une chose importante. Je me suis senti exister un peu plus intensivement que dans mon quotidien. En tout cas, à ma grande surprise, le théâtre était un territoire agréable de l’adolescence. Je me suis présenté à 18 ans à l’IAD à Louvain-la-Neuve, et je n’ai pas été accepté. Alors durant un an j’ai fait un petit peu n’importe quoi.

 

Le Public : Comment as-tu vécu le fait de ne pas être accepté à l’IAD ?

 

Itsik Elbaz : Avec le recul, je pense que je l’ai vécu plutôt bien. En comprenant très bien pourquoi je n’avais pas été accepté. Je n’étais pas du tout prêt, pas du tout mature. L’année suivante, j’attendais moins que les choses me tombent du ciel et je me suis représenté avec un état d'esprit plus ouvert et combattif. Et c’est très bien de commencer sa carrière par un échec. Tous les professeurs m’ont très vite enseigné l’humilité, en fait – pas de façon directe, mais ça transpire malgré eux. Car en Belgique, il n’y a pas de star-system, et c’est un aspect qui me convient. C’est une réalité qui permet de se focaliser sur le travail en conservant une certaine liberté (tout de même relative), de ne pas savoir, de ne pas être cantonné. Les spectateurs ne nous connaissent pas. Même les grands acteurs. Voyez Janine Godinas : elle a tout joué et pourtant des tas de gens, même parmi les acteurs, ne la connaissent pas vraiment.

 

Le Public : Et ces années d’IAD, tu en gardes quels souvenirs ?

 

Itsik Elbaz : Moi je suis arrivé là comme un benêt, sans rien savoir. Un territoire vierge, un peu ridicule , naïf. Je n’avais aucune idée préconçue sur le théâtre. Je ne savais pas ce que c’était. Il y avait un flou sur ce que c’était, sur ce que ça devait être, sur l’ambition que je devais avoir, sur mes envies. L’école, ça a surtout été l’opportunité des rencontrer des gens, d’apprendre une certaine culture. De côtoyer des visions du monde. J’ai appris que le théâtre ne concernait pas que le théâtre, mais que ça parle d'esthétiques, de littérature, d'archéologie, de philosophie,  de politique , d'Histoire , de demain etc...Ça  concerne tout ça et le reste. Le théâtre est au monde, simplement.

 

Le Public : Au monde, ça veut dire aux gens aussi ?

 

Itsik Elbaz : Oui, bien sûr, aux gens. Moi j’ai du mal à travailler pour des gens que je n’aime pas. Je n’ai pas envie de ça.

 

Le Public : Ça t’est déjà arrivé ?

 

Itsik Elbaz : Pas vraiment. Mais il m’est déjà arrivé de ne pas rencontrer des gens sur un projet. Quand je parle de rencontre, je parle de rencontre humaine et/ou artistique.  Il y a des gens qui ne m’ont pas rencontré parce que je n’étais pas à ma place dans le projet, dans leur vision. Ce que je faisais n’était pas bien. Voilà. Sur un peu plus de dix ans de carrière, je pense que la majorité des choses que j’ai faites ont été plutôt…médiocres.

 

Le Public : Vraiment ?

 

Itsik Elbaz : Artistiquement, oui, vraiment. La majeure partie de ce qu’on fait est médiocre. Mais si le résultat est médiocre, les ambitions ne doivent pas l'être, jamais! C’est là que se trouvent l’artisanat, l’abnégation, où se trouve toute la passion finalement. Sur une carrière de quarante ans, les instants géniaux, on les compte sur les doigts d’une main. Mais ce qui est très beau je trouve - quand on va au théâtre assez jeune et qu’on vit ainsi toute une partie de sa vie culturelle à travers le théâtre - c’est que souvent on retrouve les mêmes metteurs en scène, les mêmes acteurs, et moi ça me touche. Ça me touche très fort, en tant que spectateur, de vieillir en même tant que les artistes que j’aime. Parce qu’il y a des redites, des obsessions, chez les acteurs et les metteurs en scène. Il y a des gens qui ont du style, une esthétique tout à fait particulière et qu’on reconnaît. Il y a une vision du monde. C’est beau, les gens qui affirment les choses, qui creusent un sillon.  Et il y a aussi les nouveaux, ceux qu'on va voir grandir et qui vont nous scotcher aux sièges.

 

Le Public : On a évoqué les moments « médiocres ». Mais alors, les grands moments, c’était quoi ?

 

Itsik Elbaz : En tant qu’acteur, il y a parfois d’étranges parallèles entre les rôles et ce qu’on vit, où le dialogue rôle/acteur est plus fluide. Ce sont des instants où tout d’un coup, tout a l’air plus simple à jouer. Parce qu’on n’est pas embarrassé de plein de choses, parce que notre tête n’est pas douloureusement ailleurs, alors on va directement à l’essentiel et le jeu devient plus pur. Ce sont des moments comme ça, où entre le rôle et l’acteur, il y a une évidence. Mais malgré cette évidence que l'on peut ressentir, le public ne voit pas forcément ce rapport entre le rôle et vous, et c’est très bien comme ça. Et même s'il le voyait à coup sûr, qui dit qu'il l'apprécierait. Tant pis pour nos misérables petits egos...

 

Le Public : Tu disais que ce qui te plaisait dans le théâtre ici, c’est qu’il n’y avait pas de star-system. Est-ce que malgré tout c’est quelque chose qui te tenterait, de « faire carrière », avoir une reconnaissance, faire du cinéma, la France, Paris ?

 

Itsik Elbaz : La réponse est claire, nette et définitive : non. Ça ne m’intéresse pas.

 

Le Public :Et si malgré tout des propositions arrivaient ?

 

Itsik Elbaz : Si des propositions arrivent, je ferai comme j’ai toujours fait : je m’en réfèrerais à un feeling artistique. Je n’ai jamais pensé en termes de carrière. Jamais. Mais jusqu’à présent, je n’ai pas eu non plus à y réfléchir, voilà. Le cinéma, moi, en tant qu’acteur, ne m’intéresse pas. J’adore en voir, mais je ne suis pas à ma place sur un plateau de cinéma. Je n’ai pas de vibrations, ça ne va pas. Quant à aller travailler en France, oui, pourquoi pas. Ça dépend encore une fois des projets, des rencontres. Et puis la France, ce n’est pas que Paris.

 

Le Public : Il y a des gens que tu admires, des acteurs, des actrices dont tu te dis : « Ah ! Ça c’est un acteur formidable ! » ?

 

Itsik Elbaz : Je pense ça de beaucoup d’acteurs. Je suis rarement impressionné (dans le sens « écrasé ») par ceux que je vois comme des grands. Par contre ils me stimulent, et si j’ai des jalousies par rapport à leur talent , ce sont des jalousies saines. « Comment il, ou elle, fait ? C’est magnifique ! Je trouve ça incroyable ! Je n’aurais même jamais pu envisager la chose comme ça ». Je trouve ça merveilleux et ça me bouleverse complètement. Parce qu’encore une fois il s’agit de vision du monde et d’identité.

 

Le Public : Comment réagis-tu quand les gens viennent te dire ça, à toi ? Quand des spectateurs viennent te dire, après « La vie devant soi » par exemple : « Formidable Momo ! Vous êtes un acteur incroyable ! » Comment reçois-tu ça ?

 

Itsik Elbaz :   De façon très neutre. Ça a du mal à me parvenir, négativement ou positivement. Bien sûr je préfère entendre ça à une critique négative. Mais je ne vais jamais me satisfaire de ce genre de reconnaissance. Je suis tout le temps en travail quand je joue. Le théâtre c’est là, maintenant, tout de suite. S'il arrive, heureusement, que ce que je fais touche quelqu’un, eh bien tant mieux. Mais demain, peut-être que ce ne sera pas du tout le cas. Je suis très conscient de ça. Il y a une phrase d’Edward Bond qui me plaît énormément et qui replace les choses dans un contexte très humble ; je la cite approximativement de mémoire : « Ce n’est pas très important de savoir ce qu’un spectateur a pensé d'une pièce le soir même, mais de savoir de quoi il se souvient six mois plus tard. » Je ne fais pas ce métier pour marquer « personnellement ». C’est difficile pour un acteur de parler de lui parce que ça revient à parler de son métier, son petit monde, qui peut être complètement inintéressant. Les œuvres sont beaucoup plus intéressantes, beaucoup plus grandes.

 

Le Public : Mais il y a des rencontres quand même, avec des rôles?

 

Itsik Elbaz : Oui, il y a des rencontres avec des rôles, mais ce n’est qu’une partie du travail. Il y aussi la relation à l'oeuvre, aux partenaires. Je ne crois pas du tout à l’identification d'un acteur au rôle, c'est la porte grande ouverte au jeu solitaire , incompatible avec cet art collectif. Mais là je parle de l'identification plaquée, pervertie. Quand on joue une tragédie, on ne va jamais pouvoir vivre les  sentiments de Phèdre ou d’Œdipe. Jamais, jamais ! On peut vouloir comprendre et tâcher de retranscrire avec intelligence et style si possible mais pas plus. Et puis ce n'est pas à l'acteur de ressentir mais de faire sentir. J'ai horreur de la complaisance sur un plateau.

 

Le Public : Alors c’est quoi le talent de l’acteur, c’est l’art d’approcher le plus près ?

 

Itsik Elbaz : C’est…dire la vérité en utilisant des artifices. Ce qu'on croit être la vérité de l'oeuvre. En toute subjectivité et sans imposer son point de vue.

 

Le Public : Et à propos, tu as d’autres talents qui te donnent la même satisfaction, le même plaisir, la même envie de recherche ? La musique ? La danse ? Est-ce que tu écris ? Est-ce que tu mets en scène ?

 

Itsik Elbaz : Je suis un grand consommateur de « produits culturels » (Quelle horrible expression...). Je vais voir tout ce que je peux, dans tous les styles. J’écoute de la musique environ quatre à cinq heures par jour, et pas uniquement ce que je connais déjà et qui tourne en boucle. Mais en tant que « créateur », non,  je ne fais pas autre chose que du théâtre, un peu à regret. Mais je suis influencé en tout cas. Par des rythmes de musique que j’écoute , par le spectacle de danseurs qui abordent l’art de façon totalement différente , par un article ou un livre etc... Evidemment je suis influencé par ces choses-là et j’essaie de les intégrer à mon propre corps.

 

Le Public : Ces choses-là, et puis aussi des choses du quotidien, j’imagine ?

 

Itsik Elbaz : Oui, il n’y a pas que l’art qui m’intéresse. Je m’intéresse aussi à l’information, la politique, tout ce qu’on peut trouver autour d’internet aujourd’hui. L’outil internet me fascine complètement.

 

Le Public : Janine dit qu’elle est attentive au monde.

 

Itsik Elbaz : C’est ça, c’est le monde. Et je suis très inquiet pour le monde et très pessimiste. Je crois qu’on est dans un monde de plus en plus moralisateur et de moins en moins éthique. Les outils sont là, on peut faire beaucoup, on en a la capacité, et souvent, ce n’est pas le mieux qui est fait. La culture et l'art ne sont pas de véritables enjeux politiques à grande échelle et c'est historiquement toujours significatif. L’intelligence  me rassure. L’intelligence alliée à l’éthique, c’est la chose que je recherche le plus comme spectateur ou auditeur. S'il y a le coeur en plus, je suis au comble de la joie. Il y a des philosophes, des artistes qui sont pour moi des exemples, qui nous inspirent, nous stimulent, qui nous portent, qui ont une vision large. C'est vraiment ce qui manque en Belgique, de la largeur , un point de vue global. Mais là j'attends le messie... Mais ça ne concerne pas que la Belgique.

 

Le Public : Justement, pour en revenir au théâtre, il y a des choses, des textes, que tu aurais envie de porter ? Quels sont tes projets ?

 

Itsik Elbaz : En fait, mon grand grand grand projet, cette année, c’est que je deviens professeur à l’IAD. Je suis extrêmement heureux. Et je suis très ému. D’abord parce que c’était mon école, et puis parce que la pédagogie, ça m’attire depuis longtemps. C’est la transmission, l’échange, la continuité, la tradition, le re-questionnement, la modernité, le contemporain, toutes ces choses-là… Janine a été mon professeur à l’IAD, et à ce titre elle a changé ma vie, Janine. Et pas qu’un peu. Elle est la personne dans le théâtre belge qui m’a le plus influencé. Réellement. Parce que c’était une des premières, et donc j’ai été très marqué. Il y en a beaucoup d’autres qui m’ont marqué – Elvire Brison m’a énormément marqué et me marque toujours, Georges Lini, Jasmina Douieb. Ces rencontres sont devenues des amitiés. Janine devient une amie mais c’est toujours mon professeur. Ça restera à jamais mon professeur. Et puis c’est une actrice que j’aime.

 

Le Public : C’est la première fois que vous jouez ensemble ?

 

Itsik Elbaz : C’est la deuxième fois. On a joué ensemble dans un spectacle d’Elvire Brison, justement. Mais nous n'avions que très peu de scènes ensemble. Ici, c’est la première fois qu’on joue ensemble une telle partition.

 

Le Public : C’est un plaisir, non ?

 

Itsik Elbaz : C’est un vrai plaisir, oui. Tous les soirs, il y a un moment sur scène où je sors complètement de moi et puis je la regarde. Je regarde cette femme et je bois les moments et je fais en sorte qu’ils me marquent fort. Je ne sais pas si on rejouera ensemble, alors ces moments-là, je suis très vigilant à bien les enregistrer, bien en profiter, profiter d’elle. C’est très simple pour moi de faire croire à l'amour de Momo pour madame Rosa tous les soirs.

 

 

 

 

 

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