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Laurence D'Amelio

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MAI 2017

Laurence d'Amélio

Laurence d'Amélio, le plaisir du jeu



 

 


« C'est le genre de femme qui ne passe pas inaperçue en public. Longiligne, port altier, chevelure noir jais encadrant un visage au teint d'albâtre, aux traits fins et réguliers, d'où se détachent deux immenses yeux incandescents. » écrivait à son propos Philip Tirard, en 2005, en préambule de son interview dans La Libre Belgique. 12 ans plus tard, le portrait n’a pas changé. De rendez-vous déplacé en rendez-vous décalé, nous finissons par nous retrouver dans un établissement aux abords du Cimetière d’Ixelles. Le personnel met à notre disposition une salle à l’étage, loin des bruits taverniers… mais nous ne disposons que de 45 minutes avant l’arrivée d’un groupe. 45 minutes précieuses, un moment de grâce, de bonheur et de vérité… 


Laurence d’Amélio, un nom qui sent bon l’Italie ?
Mon papa est originaire de Gessopalena, un petit village des Abruzzes. Je suis née à Mons… mais je n’y suis restée que trois mois !... J’ai eu beaucoup de chances, beaucoup voyagé car jusqu’à mes 18 ans nous avons, maman, ma soeur et moi suivi mon papa appelé par son travail en divers endroits de la planète.

Qu’est-ce qui vous a amenée au théâtre ?
A Hong-Kong, mon professeur de français m’a fait découvrir le théâtre. Mais Hong-Kong était un voyage très compliqué, partir à 17 ans n’est pas partir à 5 ou 10 ans. Au retour, j’ai plongé dans une très grave dépression ; c’est l’amour du théâtre qui m’a sauvée. Je me suis inscrite en option « français parlé » à Mons : je suivais les cours généraux le matin et faisais du théâtre l’après-midi. J’y ai rencontré Barbara Bua qui a beaucoup compté dans ma vie.

Vous décidez donc d’en faire votre métier ?
Oui. Je m’inscris au Conservatoire de Mons. Trois années merveilleuses. L’apprentissage du métier, la découverte de l’écriture et l’observation des autres. Michel de Warzée m’a enseigné la technique, l’humilité de l’acteur et le plaisir enfantin du jeu. Madeleine Gallait, une grande belle femme intense avait en charge les premières années : elle nous a transmis son amour du métier, la beauté et l’exigence du texte ; elle nous a surtout permis de nous découvrir personnellement.

Dès votre sortie vous êtes engagée au Théâtre du Parc pour y jouer, la même saison Agnès dans « l’Ecole des Femmes » et Ophélie dans « Hamlet ». Molière et Shakespeare pour entamer votre carrière, on ne peut rêver mieux.
Effectivement. Yves Larec, le directeur de l’époque, m’avait d’ailleurs confié : « Profitez-en car ça ne se reproduira pas ! ». Un coup de chance. J’avais été engagée pour Agnès et, au détour d’un couloir, Yves Larec me demande de passer l’audition pour le rôle d’Ophélie. A la fin de l’audition, le jury me demande de présenter quelque chose de personnel et, pensant à mon grand-père, je me lance dans la fable du Corbeau et du Renard en patois de Frameries. Un bon moment de rire… et déjà le clown qui sommeille en moi !

Ensuite ça ne s’arrête pas. Vous enchaînez « Il ne faut jurer de rien », « Tartuffe », « Hernani », « Cyrano », « Le Bourgeois Gentilhomme » au Parc, « Andromaque », « La Reine Morte », « Le Misanthrope » à la Comédie Claude Volter, « Iphigénie » à l’Infini Théâtre … Un programme très classique.
Mais aussi « Le Procès » de Kafka et « L’Homme laid » de Brad Fraser au Théâtre de Poche. Oui, mon berceau était très classique. J’adore Racine. J’ai été engagée d’abord pour des rôles de jeune première, puis pour des rôles de tragédienne… alors que j’avais été retenue au départ pour ma pointe d’humour ! Au départ de notre carrière, l’égo est énorme. Le trajet d’un comédien est d’apprendre à se dégager progressivement de son petit soi et devenir un meilleur outil au service d’un but plus vaste. Je pense que le théâtre est avant tout un acte fraternel, politiquement indispensable, à poser avec simplicité, profondeur et humour.

Dans cette belle carrière, vous avez dû croiser des metteurs en scène marquants ?
Difficile de les citer sans en oublier. Ils m’ont tous apporté quelque chose de particulier et ont fait de moi ce que je suis aujourd’hui. Le théâtre est un métier d’artisan et chaque création est nouvelle. C’est d’ailleurs pour cela que je suis ouverte à toutes les formes de théâtre parce qu’elles ont toutes leur clef propre capable d’ouvrir et de toucher des êtres très différents. La diversité est une richesse et une chance et il serait dommage de s’en priver. J’aime quand le metteur en scène met l’âme à nu et touche au plus profond, avec délicatesse.

Dans une précédente interview, Alexandre von Sivers me confiait : Au début, on fait du théâtre pour soi mais très vite on découvre d’autres valeurs qui dépassent ce narcissisme ?
Je partage pleinement son avis et c’est ce que je vis actuellement. On a tous un grand ego, mais il faut le dépasser ; se dégager de sa petite personne, du jugement, pour devenir un outil au service des autres. C’est d’ailleurs l’autre qui me permet de mieux jouer ; je le vis tous les soirs sur scène avec Anne Beaupain dans « Pop Corn ».

Qu’est-ce qui vous passionne dans ce métier ?
La rencontre, le partage, la fraternité tribale qui donnent un vrai sens à ma vie. Le théâtre est un endroit libre et généreux, de culot, contagieux qui touche et met l’autre en mouvement. C’est passionnant de vivre et oser cela. Dans « Pop Corn », j’ai la chance de pouvoir aller toucher physiquement les spectateurs. J’avais déjà connu ce même bonheur dans « Sand la scandaleuse » de et sous la direction de Thierry Debroux. Les gens ont besoin d’être assis les uns à côté des autres, dans une salle, pour prendre le temps de réfléchir à soi, au monde dans lequel on vit. Elever ensemble nos niveaux de conscience.

Vous exercez ce métier depuis plus de 25 ans et vous semblez le découvrir chaque jour.
Absolument et j’espère qu’il en sera encore ainsi longtemps. C’est le propre et la chance  de nos métiers d’artistes.

En 25 ans, le métier a-t-il changé ?
Les temps sont plus durs ; il faut se battre pour faire entendre sa parole. Et on est plus nombreux ; cela pousse les jeunes comédiens à être plus au fait, plus vite et plus exigeants, performants, innovants au sortir de l’école.  

Et le public ?
Peut-être doit-on aussi se battre davantage pour que les gens viennent au théâtre, mais je suis mal placée pour juger de cela. Il me semble que le message théâtral est revenu à l’essentiel et qu’il est donc plus actuel que jamais. C’est le cas de « Pop Corn » qui parle de la dérive du pouvoir et des médias. Le théâtre devrait être reconnu d’utilité publique ; il éduque, soigne, transmet. Nombre de politiciens ont perdu le vrai sens de la politique : ils ne sont plus au service de la cité, c’est l’intérêt personnel qui prime. La cité devrait être dirigée par un ensemble d’humains très diversifié : médecin, philosophe, ingénieur, historien, artiste, politicien, chercheur etc… Le temps est à l'alliance et la fraternité et non à la peur et au rejet. 

Cinq adjectifs pour vous définir ?
Epouvantable cette question !... Les acteurs ont une grande gueule, mais ils doutent d’eux !... Joker !...

Posons là différemment. Quels sont les aspects de votre personnalité qui vous ont particulièrement servi dans votre métier ?
Tout a un côté positif comme un côté négatif. Cela m’a donc à la fois servi et desservi : mon exigence envers moi-même, le courage, un mélange de sagesse et de folie, le doute.

Qu’est-ce qui vous insupporte dans le métier ?
Dans le métier - comme partout ailleurs - le rejet de l’autre, la prétention, l’avidité.

Vous avez également participé à des lectures-spectacles.
J’aime cette forme aussi. L’urgence de la transmission. Faire découvrir des auteurs. En quelques jets, on va à l’essentiel. L’absence de mise en scène permet à l’imaginaire du spectateur de voyager librement. C’est comme lors des premières répétitions d’un spectacle : il y a souvent des choses justes qui sortent instinctivement.

On vous voit au Théâtre Le Public en 2009 dans « Dom Juan », en 2010 et en 2011 dans « Intox », deux spectacles sous la direction de Michel Kacenelenbogen. On vous y retrouve en 2017 avec « Pop Corn ». Qu’est-ce qui vous ramène au Public ?
Patricia Ide. Quelle personne incroyable, elle nous rend fières d’être des femmes. Elle a vu notre spectacle, nous a donné des pistes pour le retravailler avant de le programmer. C’est une parole de femmes, mise en scène par une femme de talent  qui va marquer son temps : Daphné D’Heur. Elle fait une immense confiance aux comédiens et les aime profondément.

Qu’est-ce qui vous plaît au Théâtre Le Public ?
C’est une ruche, un volcan en ébullition permanente, un vrai lieu de création et où l’on respecte le métier. Les comédiens s’y sentent aimés, considérés. Une codirection magique, subtil mélange de fond, de rigueur et d’humour.

Vous êtes très active sur nos scènes jusqu’en 2006. Vient ensuite votre passage au Théâtre Le Public entre 2009 et 2011 évoqué ci-dessus, puis plus rien jusqu’en 2014 où vous réapparaissez dans « Pop Corn » au Théâtre des Riches-Claires, « Si c’était à refaire » à la Comédie de Bruxelles et « Tartuffe » au Théâtre du Parc. Des tournants de vie ?
Il y a eu trois moments décisifs de renaissance à moi-même. Nous avons déjà évoqué le premier, le second fut la naissance de mon fils Tom en 2007, le grand cadeau de ma vie, ma guerrière intérieure est née avec lui. Le troisième est une brisure qui m’a obligée à me réconcilier avec mon passé, le regarder bien en face, le pardonner aussi. Elle m’a rendue plus forte, mais aussi plus légère, libérée, en confiance avec moi-même et donc disponible aux autres. L’arrêt brutal était indispensable. Mais j’ai eu la grande chance de pouvoir revenir à ma passion, d’y retrouver ma place. Au théâtre, on est au service d’une parole, d’un metteur en scène, d’un public, mais on est aussi « soi » ; c’est un endroit de vie pure où tout peut arriver : dépasser son drame intérieur, le transformer par l'humour et être un peu plus utile aux autres.  

On ne peut évoquer « Pop Corn » sans parler d’Anne Beaupain.
C’est un honneur de travailler avec elle. Une comédienne rare, toute en nuance et en finesse, exigeante, profonde, drôle et qu’on devrait voir plus souvent sur nos scènes. Nous sommes constamment en phase, à la recherche de cet endroit, subtil, fragile, en suspension où l’on atteint la chair vraie, la justesse du propos. Depuis longtemps, nous voulions travailler ensemble, Anne et moi. Nous étions prêtes à monter « L’Hiver de la Cigale » de Pietro Pizutti, mais la pièce venait d’être programmée en 2010, au Théâtre Le Public dans une mise en scène de Magali Pinglaut. Une pure merveille. Adorable comme toujours, Pietro a alors proposé de nous écrire une pièce sur mesure, et ce fut « Pop Corn ». Visionnaire, il nous a fait un magnifique cadeau en nous proposant les contre-emplois dont nous rêvions : moi, un clown et Anne, la femme fatale. Pietro, c’est un ange, un sage, un mage capable de lire au plus profond des êtres. 

Du répertoire classique au sexy-clown en passant par le théâtre contemporain, vous pouvez tout jouer. Des projets, des envies ?
Au début de la carrière, on a besoin d’être choisie et donc rassurée. Puis vient le temps du « Et si j’osais proposer… ». Je travaille à l’adaptation d’un seul en scène. J’ai envie de parler des femmes. Mon livre de chevet est « Femmes qui courent avec les loups » de Clarissa Pinkola. 

Et si vous n’aviez pas fait du théâtre ?
J’aurais soigné des gens. C’est d’ailleurs ce que j’ai fait quand j’ai interrompu le théâtre. Vous voyez, ce n’est jamais très loin ; aimer et aller à la rencontre de l’autre. Seul le médiateur diffère.

Le mot de la fin ?
Sous forme de devinette. Qui a dit : « Porter son trésor de mots au cœur de la nuit et rien d’autre que la plus grande vigilance. Se résigner c’est périr. Il ne faut donc jamais cesser de penser, jamais cesser de veiller, jamais cesser de marcher, jamais. Serviteur. » T.B. ?  

Propos recueillis par Roland Bekkers

EN CE MOMENT 
Pop Corn de Pietro Pizzuti, jusqu'au 3 juin 2017

PARCOURS 
Auparavant, Laurence d'Amélio a participé à 3 spectacles au Théâtre Le Public : 

2008 Garde à vue
2009 Dom Juan
2010 Intox


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